« Revenir à la sélection des textes
Leslie Kaplan

Des grands torses d’hommes, colorés, de toutes les couleurs. Tranquilles, très tranquilles, et en même temps bruyants par la couleur, l’éclat des couleurs. Présents, attirants. Un homme est là. En mouvement, bien qu’immobile. Sa présence, son corps. Comment un corps vous attrape, vous prend. Couleur et couleur et couleur. Une sensualité éclatante, solaire, sidérante.
Est-ce qu’on pense tout de suite que ces torses sont sans tête, décapités ? On le voit, on l’a vu, on le sait. On n’y pense pas vraiment, il y a un calme. Qu’il n’y ait pas de tête fait plutôt qu’on voit d’autant plus le corps, qu’on le ressent d’autant plus comme corps. Pur corps de couleur. Rouge, jaune, bleu, rose, blanc, orange, ocre, violet, vert-de-gris. Noir. Quels mots pour la couleur ? Couleurs : peau et surface et muscles et volumes, et force, et énergie, et vie.
Ensuite ces corps sans tête renversés, allongés, vus du dessus, torse et jambes, jambes vers le haut, parfois pliées, corps faits de lignes noires comme dessinées directement sur des grandes toiles de couleurs, des plages, des draps, projetés sur la toile, ou sur grand écran, gros plans, proximité. Traits noirs sur la couleur. Lignes, le corps ressort, toujours ces torses, ces cuisses, ces jambes. Parfois des bras. Seuls, ou par deux, côte à côte. La couleur des fonds : rouge léger, orangé, rouge profond, violine, mauve.
“Regarde jusqu’à la fascination. Aie confiance, tu verras quelque chose. Si tu apprends à attendre, les choses s’enfonceront lentement dans la conscience et elles prendront une signification qui pourra trouver son équivalent dans la couleur et le sentiment.” (Goethe)
Quels sont les sentiments ?
Le mot qui vient, c’est : affirmation. Un sentiment d’affirmation.
Qu’est-ce qui est affirmé ?
La présence du corps. Mais, plus : c’est l’affirmation qu’un corps vivant humain est toujours habité par du sens. Même sans tête, même sans regard, un corps vivant humain a toujours du sens. C’est ce qu’a vu, c’est ce que voit Agnès Lévy.
Ce qu’elle peint, dans ces grands corps inachevés, ces contours dessinés, ces éclats de couleurs faits corps, ce qu’elle montre, présente, représente, avec insistance, obstination, invention, c’est qu’il n’y a pas de biologique “pur”, le corps n’est pas de la viande, le corps existe par et dans son rapport aux autres corps, et si je le peins, si j’ai la patience et la force de le peindre, vous allez le voir, le découvrir, l’éprouver, il vous fera son effet, pour vous aussi il sera vivant.
Dans les grands torses colorés, dans les corps allongés renversés, on est en présence de corps émouvants, sensuels, attirants, angoissants, aussi, menaçants peut-être, sur lesquels on projette, on peut projeter, ses rêves, ses désirs, ses imaginations. Le sens existe, vivant, infini, dans le rapport, et l’écart, de ces corps avec celle qui les a peints, et dans le rapport, et l’écart, avec celui ou celle qui les regarde, et ici pour moi le sens commence, avant de se déployer, par une affirmation de sens, qu’il y a du sens.
Est-ce que cela va de soi ? Non.
À cause du mot “affirmation”, et bien sûr à cause des cuisses et des jambes, on pense à Adam et Ève chassés du Paradis, et éternellement présents sur les murs de la chapelle Brancacci, affirmation par Masaccio de l’humanité en marche sur des jambes humaines solides, malgré la douleur, le désespoir. Ici, évidemment, autre chose. L’Histoire est passée, beaucoup d’Histoire, et l’affirmation d’Agnès Lévy vient en son temps, elle est “de son temps” : c’est d’emblée, à notre insu, surdéterminée, l’affirmation qu’il n’y a pas de Stücke, de Figuren, ces “morceaux” ou “figures” par lesquels les nazis désignaient, pour chercher à nier leur caractère humain, les cadavres des exterminés, c’est l’affirmation qu’“on peut tuer un homme, on ne peut pas le transformer en autre chose.” (Robert Antelme).
Mais aussitôt l’affirmation se déploie : ce sont des corps d’hommes, il n’y a pas de corps de femmes, et l’affirmation devient : affirmer que le masculin est une question, pas une donnée.
Les corps allongés, renversés : ouverts, offerts, d’une grande douceur. Au repos, passifs. Dans une position plus traditionnellement féminine. Inhabituels. D’autant plus que calmes, dans une transgression violente et sans violence. La décapitation est hors champ, c’est le geste du peintre, il fait signe mais on ne le voit pas, ce n’est pas l’acte, viril, d’une femme, par exemple d’une Judith, dans un face-à-face avec un homme, comme l’ont représentée beaucoup de peintres hommes mais d’ailleurs aussi une peintre femme, Artemisia Gentileschi après Caravage, avec le poignard dans le cou, le sang, rouge, et le même recul, le même dégoût, dans le visage.
Et ces corps d’hommes allongés renversés, leur position offerte, ouverte : est-ce que la sensualité ne se redouble pas de se présenter dans cette position d’appel, d’attente. Quand on les voit, ces corps, on a derrière la tête toutes les figures d’esclaves, et parmi elles la plus extraordinaire, la plus révolutionnaire, l’esclave mourant, ou endormi, de Michel-Ange, qui les yeux fermés sans vous regarder sort du marbre et enlève son T-shirt, et son mouvement de l’enlever en s’étirant vous renverse.
Ou peut-être aussi : un corps pas du tout féminin, et une position en principe féminine, une sorte de conflit en acte, conflit ou augmentation, jeu avec le possible, davantage de possible, davantage de formes du désir.
Au cinéma, des renversements semblables : dans Mean Streets, les grands cheveux du tueur, le saisissement qu’on éprouve quand juste avant de tuer il les sort, métonymie de sortir son arme, bien sûr, mais surprise de la chose en elle-même, sa beauté. Ou la figure de Lola, travesti, dans Tout sur ma mère, sa grande silhouette, ses épaules larges, et sa canne, comment il part en boitant. Grand, beau, mutilé, et : il est le père.
Les grands nus allongés renversés d’Agnès Lévy interrogent pareillement notre conception du masculin-féminin, le masculin, c’est quoi, et : que veut un homme.

Après, les visages. La couleur, ici, entraîne d’autres sentiments. Toutes les couleurs, encore, mais les visages, des visages d’hommes, sont scindés, coupés, en morceaux. Dissymétriques. Au milieu, des choses, des objets, plaqués, hétérogènes, des taches de couleur, des petits animaux, du papier peint à fleurs. Morceaux de visages écartés, séparés. Refus, rejet violent, abrupt, il n’y a pas d’unité, de totalité. La couleur, ici, souligne l’éclatement, produit des éclats éclatés, des déchirures, des collages. Regards fixes, soulignés par la couleur, bouches déformées, oreilles panique. Ici les traces de saccage sont sur le tableau, et même si aucune bouche n’est ouverte, on peut entendre un cri, comme celui qu’on entend quand Bacon fait crier le pape de Vélasquez.
Visages malmenés, torturés, à l’endroit, à l’envers, et la couleur renvoie à un excès de vie. Celui qui porte ce visage est dépassé. Regard étonné, étonnement ou peur ou inquiétude, comme si le questionnement lui-même vous regardait, droit dans les yeux, et devenait en même temps angoisse. Excès de couleur, excès de vie, excès de questions, comment faire avec trop, comment trouver la forme pour contenir le trop.
La forme de ce trop pourrait être cette chose ajoutée, en plus, au milieu du visage : une pensée-chose, à quoi on pense, on pense à des choses bizarres quand on pense. À une petite bête à queue, par exemple, dans 1984 il y a des rats, c’est “la chose la pire qui puisse vous arriver”, c’est une forme de torture, être dévorée par les rats, est-ce qu’on va crier comme l’héroïne “faites-le à lui, pas à moi”, et se sentir devenir soi-même un rat. Des rats ou des chats ou peut-être des taupes, vieux Kafka, ou c’est la mort, une hyène, un crâne de bête, ou le corbeau Nevermore, de toutes façons l’angoisse est un agent de déformation et de métamorphose, pas seulement l’angoisse, tout sentiment fort, fort comme une couleur forte, jusqu’où peut emmener le regard qui sait attendre et laisser les choses s’enfoncer dans la conscience, jusqu’à quels sentiments.
Et Agnès Lévy peint cette chose qui vient se glisser entre vous et vous, qui vient vous narguer, vous persécuter, qui est le double que chacun porte en soi, image de soi, conscience aiguë, trop aiguë, hallucination, mais qui se présente d’abord sous la forme d’une question, qui suis-je, moi qui peux dire Je suis, moi qui me divise en parlant et du fait même de parler, moi fait de morceaux, ce que voit mon œil droit mon œil gauche peut l’ignorer, et si je sens rouge je peux aussi ressentir bleu ou vert ou jaune avec un autre sens, est-ce que le son est rouge ou bleu ou vert, et l’air qui entre par la bouche quelle est sa couleur, quelle est l’unité, est-elle souhaitable, sans doute, comment, à quel prix, comment garder en mouvement sans être anéantie toutes les sensations, toutes les questions, toutes les couleurs du monde.
Et maintenant
les plantes
les cactées
érectiles
érigées
sexes
piquants
de femme
étranges
sexes
intérieurs
extérieurs
masculin
féminin
couplés
plantes
dansantes
bras
levés
jambes
qui sautent
figures
pures
de la danse
quelle plante
est
aussi
vivante
aussi
pleine de vie
de couleur
la couleur
est
un volume
une profondeur
et une pointe
une souplesse
flexible
et subtile
charnue.
En même temps, quand on regarde ces formes, il se passe tout à fait autre chose, ce sont aussi tout à fait d’autres sentiments qui viennent. Parce que ces branches si dansantes, ces pointes si mobiles font aussi penser à des étoiles, des étoiles qui respirent et qui bougent, qui s’imposent et qui durent. Lumière contenue, vitalité. Des étoiles vivantes. Pas le scintillement multiple dans le cosmos, pas “le ciel étoilé au-dessus de ma tête” pendant de “la loi morale en moi”. Mais chaque étoile, une par une, dans sa présence singulière, et qui parle en son nom. Et le sentiment d’énergie intense qui se dégage s’ouvre alors à une dimension humaine, historique. On se dit que le peintre, d’une certaine façon, les a reprises à l’Histoire, ces étoiles, les a animées, a redonné mouvement et vie à ce qui a pu être signe de mort. Et vient à l’esprit un personnage, “au premier abord on dirait une bobine de fil plate et en forme d’étoile, et il semble bien en effet qu’il soit entouré de fil ; ce ne pourrait être, il est vrai, que de vieux bouts de fil cassé de toutes qualités et de toutes les couleurs, noués bout à bout et embrouillés”... C’est Odradek, rêvé par Kafka, et il est “extraordinairement mobile ; on ne peut pas l’attraper”, mais “souvent, quand on sort et qu’on le voit en bas appuyé sur la rampe de l’escalier, on a envie de lui parler. Naturellement on ne lui pose pas de questions difficiles. On le traite comme un enfant - sa petitesse, à elle seule, vous y pousserait.
“Comment t’appelles-tu ?” lui demande-t-on. “Odradek”, dit-il. “Et où habites-tu ?” “Pas de domicile fixe”, dit-il en riant...” Des étoiles libres, vivantes. Et le seul repère qu’elles ont, ces figures suspendues et mobiles, “sans domicile fixe”, nues comme des corps, le repère qui les constitue, c’est le désir, “le désir, oui, toujours” (Char cité par Breton). Le désir qui a, comme nous le savons chacun à notre manière, toujours à voir avec l’enfant qui est en nous.

Et les variations sur le désir continuent dans les lithographies de crocodiles, ils apparaissent, ils sortent de leur fond coloré, de leur papier peint, très vieux et très simples, tête en bas, queue en l’air, yeux qui louchent, pattes qui s’écartent. Humour et jeu : aller en crocodile et en couple semble subitement une forme d’existence qui pourrait concerner n’importe qui. Une évidence.
Ou bien ce serait peut-être, cette forme d’existence ancienne, primitive, archaïque, le fait de tout un petit peuple de fétiches. Un fétiche, c’est quoi ? “Mais tous les fétiches, ils servaient à la même chose. Ils étaient des armes. Pour aider les gens à ne plus obéir aux esprits, à devenir indépendants. Des outils. Si nous donnons une forme aux esprits, nous devenons indépendants.” (Picasso, cité par Malraux)
Aider à ne plus obéir aux esprits, à devenir indépendants, qu’est-ce que c’est qu’une forme, d’où vient sa vertu, on peut penser à ce que Freud dit du rêve : “Le travail du rêve ne pense, ne calcule, ne juge absolument pas, mais se borne à ceci : donner une autre forme.” Donner une forme, c’est toujours donner une autre forme, et cette autre forme, à côté, en plus, de la réalité creuse une distance, opère un recul, rend possible un passage, un saut, un jeu. Un va-et-vient. Une forme invente une “vie vivante” (Dostoïevski), un réel plus réel que la réalité, un objet qui fait signe, qui évoque, qui ouvre le regard et la pensée, parce que cet objet est l’objet d’une question, ici la question d’un peintre, Agnès Lévy, et le vivant c’est quoi, et l’animal, et le chiffre deux, et on voit un crocodile comme on ne l’avait jamais vu, sa peau, son allure, comment il se dandine, comment, encombré de son corps, avec son corps, il est là quand même, agile, vivace, élémentaire, le mot guilleret, ou le fait d’être jumeau, vrai ou faux, on le voit, on le ressent, on l’éprouve comme jamais, ou peut-être comme au commencement, quand on était enfant, dans ce moment fabuleux où éprouver et questionner vont d’un même mouvement, d’un même élan, on éprouve cette “émotion des commencements” par lequel Serge Daney définissait le cinéma mais qui est sans doute la caractéristique de tout art, parce quel’enfance est le lieu de l’origine et de l’origine du désir.

Juin 2003