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Entretien
Propos recueillis par Agnès de Labrusse et Luc-Henry Choquet

Comment es-tu venue à ces dernières toiles peintes sur des bâches ?
En vérité, à un moment donné, je n’avais plus envie de travailler sur le corps. D’abord parce que j’avais beaucoup abordé ce sujet-là jusqu’aux immenses toiles pour les chorégraphies de François Raffinot.
J’ai mis beaucoup de temps à reprendre les grands formats. J’avais une espèce de perte d’énergie à travailler en grand et, en conséquence, j’avais envie de traiter de petits sujets, des oursins, des poissons, des petits portraits de très près, des têtes animales, sur lesquelles j’avais déjà travaillé et qui nécessitaient des petits formats.
C’était surtout l’idée d’un état d’esprit de recherche, de changement de matériaux, d’essais.

Les bâches sont venues après le papier…
J’ai toujours peint sur papier parce qu’il y a un rapport très sensible avec la texture, et même à l’occasion des grands corps, au début, j’ai commencé au pastel, en grand format, sur des papiers de couleurs chaudes puis j’en suis arrivée à choisir des fonds rouges.
Après, je me suis trouvée à utiliser des matériaux qui procédaient d’une vie antérieure, des toiles de bâches qui sont passées et qui ont eu une vie propre avant qu’elles n’arrivent à l’atelier, ou des draps qui ont été nettement lavés, qui ont une souplesse, à fleur de peau. À mon tour, je les travaille, je leur donne une couleur et c’est à partir de cette couleur que je peux peindre le corps.
De facto, il y a tout un travail de couleurs et de matières. C’est la chair, la peau, la surface de la peau… Il y a quelque chose d’universel. Cela peut tirer vers la chair, enfin le rose chair ou le rose rouge, sang, intense, profond.
Quand je commence à dessiner au fusain, je sais que l’espace, la texture, le drap, bref, la toile qui a été peinte, devient un espace peau.

Et la pose ?
Justement, lorsque je travaille avec un modèle, j’ai une réaction parce que corps, pour moi, ça veut dire un autre dans l’atelier.
Je choisis mes modèles, évidemment, et je choisis des danseurs parce qu’ils ont un sens de leur corps plus aigu. Ils ont un sens de l’espace ; ils ont intégré les mouvements ; ils savent ce qu’est travailler sur le corps ; ils ont intégré toute la danse.
C’est très important, parce qu’il y a toute une histoire liée à la danse qui me parle beaucoup. Bref, ils savent de quoi il s’agit. C’est le vif du sujet.
J’ai travaillé avec un excellent danseur pour lequel j’avais une admiration, une excitation de travailler avec lui. Ce danseur avait trouvé une manière de poser pour moi, au sol, qui permettait de renverser le corps, que le corps soit sans sens… qu’il perde de sa narration, qu’il puisse se rendre moins lisible, moins évident.
Je ne parle pas de la tête quand je travaille sur le corps. La tête aussi devient trop narrative, c’est un autre sujet, trop explicite. Je supprime la tête et c’est au spectateur de la transcrire. Je parle du corps, j’ai toujours envie qu’on voit le corps, il faut être juste : le corps est prétexte à peindre.

Mais l’émotion, pour le coup, est-elle en relation avec le travail de pose ?
Il y a une densité qui est évidente au niveau de la pose, une sorte de bascule. Au début on parle pour ne pas trop sacraliser le trait, que ça ne soit pas trop cérébral. La main, en fait, va plus vite que la tête à ce moment-là… je peux être dans la passion, dans la sauvagerie et en dire trop.
Mais, au fur et à mesure que je travaille, le désir que j’ai, c’est un débordement d’énergie pour que ça devienne très ténu, qu’il n’y ait presque rien. Je suis revenue à une espèce de rigueur, à éviter le débordement avec la couleur, à utiliser le fusain.
C’est une réduction de couleurs, j’ai réduit ma gamme. Le fusain permet nuances, retenue, fragilité ; un pointillé où l’espace, le vide que je fais entrer dans le corps, laisse parler le fond. Le dialogue se fait à la fois entre la toile et le trait, entre les différents traits qui sont de force et de textures différentes, le dialogue se fait entre les différences.

Ce sont des peintures en série ?
J’ai cette nécessité, cette obsession du sujet. J’ai besoin d’approfondir mon idée et ma perception dans la reproduction. Je construis une toile avec ou contre une autre toile jusqu’à épuisement du sujet. Ce qui ne veut pas dire achèvement.
Mais j’aime bien l’idée de diversité. C’est ainsi que j’ai travaillé les cactées, puis les rochers, avec les têtes animales, de la même manière que j’aurais pu faire des portraits.
C’est un peu une idée comme celle-là, de traiter de sujets très divers mais qui sont pratiquement sans autre contenu narratif, qui a présidé à cette exposition.

Avril 2002