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Sélim Nassib

Agnès Lévy était ma voisine du dessus. C'étaient des ateliers empilés l'un sur l'autre comme ces boîtes, pourvus de grandes verrières. J'écrivais les pieds sur une table basse un roman sur une femme égyptienne aux hanches si larges qu'elle tenait prisonnier dans sa matrice un peuple entier. Je rencontrais Agnès dans l'escalier, il y avait entre nous quelques allusions pudiques sur la difficulté d' écrire, la difficulté de peindre.

J'ai fini mon roman, j'ai regardé le désordre qu'il avait accumulé, les papiers, la poussière, le fauteuil rouge circulaire, l'appareil à musique, les multiples strates laissées par ces deux années de travail passées comme dans une cave. Au terme de sa vie, un vieillard qui venait de mourir me laissait sur les bras toutes ses affaires, ses habits, ses odeurs. Ce même jour, Agnès m'a demandé si je lui prêterais mon atelier. Elle voulait y accrocher quelques-unes de ses toiles. J'ai accepté, un souffle d'air allait balayer l'atmosphère confinée, mon livre serait vraiment terminé.

Quand je suis revenu, l'espace était entièrement nu. Sur les murs jaune sale étaient apparus des corps sans tête, des corps écorchés, six ou sept. La chair palpitait autour de moi, massive, assise, traversée de pointillés de couleurs, signes de piste obscènes de la douleur, des noeuds obsédants. Les toiles sans cadre, accrochés par de simples agrafes aux quatre murs, se parlaient sans pudeur au-dessus de ma tête et me baignaient dans leur climat viscéral. Au bout d'une semaine, les murs avaient disparu, entièrement recouverts par les signes de l'inavouable sous-jacent. Articulations cousues de fils rouges, jambes évanouies, troncs décapités, ils avaient modifié jusqu'à la lumière de mon espace. Autour de quoi tournaient-ils ? Pas tant autour du sexe qu'autour du ventre, fécond, monstrueux. Et ils continuaient de proliférer, de charger par touches infinitésimales, toujours en quête, infatigables. Leur violence statique était parvenue à balayer le climat dans lequel je m'étais anéanti mais loin d'être un souffle d'air, c'était une immersion dans l'organique comparable à celle dont je venais de sortir.

Ces corps d'hommes noirs au sang rouge, au sang bleu, se sont soudain mis à grandir. Ils ont débordé les toiles pour prendre du relief, commencer à respirer. Fasciné, j'ai observé leur croissance, je les ai regardées attendre des dimensions monstrueuses, dix-huit mètres de long, six de large, plus encore. Ils prenaient toute la place, peuplant beaucoup plus que mon pauvre espace. Je me suis demandé jusqu'où ils iraient.

Un soir, des enfants sont apparus à leur surface. Je ne sais d'où. Des garçons et des filles, la jeunesse même. Ils se sont alignés sur l'épaule géante, les bras africains, les jambes sans fin, ils ont dansé sur les corps trop généreux, dedans, dessinant des obliques, des figures, des mouvements, Ils ne s'occupaient pas de la boucherie multicolore qui les entourait, ils s'amusaient comme des enfants, justement. Nés de la peinture, nés de l'obsession, ils conduisaient avec légèreté cette obsession à son dénouement, au plus haut d'elle-même, afin qu'elle se brise et donne naissance à autre chose. A quoi ? A des têtes de bouc, des têtes à cornes, des minotaures singuliers que la danse sur la chair avait mystérieusement créée. Je les reconnus enfin c'étaient les têtes manquantes des corps écorchés. Et ces corps maintenant complets, pourvus de cornes, semblaient prêts à se lancer dans une mythologie, la leur.

Agnès Lèvy a décroché ses toiles de mes murs. L'atelier n'est pas sorti indemne de l'intensité, de la souffrance, le dégoût qui l'avaient ravagé. Tout est calme maintenant, tout est conjuré. La mémoire de ces corps écorchés, magnifiques et fertiles, flotte encore dans l'air, mais dénouée, réconciliée avec elle-même. Je vais pouvoir recommencer à travailler, peut-être.

Juin 1997