« Coloured plates », 2018

Coloured plates

Par Jean-Jacques Salgon

Carnet Leporello

Editions Stéphane Crémer-Droit à l’image, Paris 2018

 

Rimbaud n’a pas fait que colorier les voyelles. Dans Le Bateau ivre, les peaux sont rouges, les poteaux de couleur, l’eau verte, les vins bleus, les azurs verts, les amours rousses, les figements violets, la nuit verte, l’éveil jaune et bleu, les troupeaux glauques, les soleils d’argent, les golfes bruns, les parfums noirs, les flots bleus, les poissons d’or, les ventouses jaunes, les yeux blonds, les brumes violettes, les morves d’azur, les hippocampes noirs, les cieux ultramarins, les immobilités bleues, la flache noire.

Dans Illuminations, titre qui doit être entendu dans sa prononciation anglaise et donc au sens d’« enluminures » (acception confirmée par le sous-titre verlainien de Coloured plates), la couleur est d’emblée présente. Des poèmes qui sont des épiphanies, d’où jaillissent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, cet arc-en-ciel qui paraît dès le premier vers d’Après le déluge ; des illuminations intérieures, comme des éclairs éphémères et soudains qui font resplendir le réel et resurgir l’éclat vibrant de l’enfance, celui du printemps, celui du premier jour, celui du renouveau de la nature, du recommencement, celui qui vient juste après le Déluge.

Toutes les formes qui apparaissent dans ces « poèmes en prose » sont colorées mais la couleur n’y est jamais une particularité ou une qualité de la forme, ce sont les formes elles-mêmes qui sont comme tendues à bout de bras par la couleur : la couleur fait corps, devient l’architecture d’une vision, impose sa présence.

« Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision, sur le chantier » est-il dit dans Being Beauteous, titre qui peut se traduire par Être de Beauté.

Le chantier c’est sans doute cet être nouveau que la Vision appelle, l’une ou l’autre de ces « autres vies » dont Rimbaud nous dit qu’il est urgent de faire l’expérience. Un chantier pour lequel la poésie aussi bien que l’art sont missionnés.

Dans Illuminations, la nature est tout sauf cette « forêt de symboles » dont parle Baudelaire. Elle est le corps rajeuni et « en couleur » (et non pas coloré) d’une vision d’enfance. Lessive d’or du couchant, futaies violettes ou violettes frondaisons, azur et verdures insolents, herbages d’acier et d’émeraude, jardins de palmes, c’est un surgissement, mais aussi un combat sous « un ciel de tempête » et des « drapeaux d’extase ».

Ce combat fait se tordre les corps aussi bien que l’écorce des troncs d’arbres. Les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent. Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulent. Les faciès sont déformés, plombés, blêmis, incendiés. Des corps s’allongent et des torses se dressent où le sang chante, les os s’élargissent, et les blessures écarlates et noires éclatent dans des chairs superbes.

Quand les mots de Rimbaud nous emportent on se trouve embarqué dans un petit wagon rose avec des coussins bleus et on dort la nuque baignant dans le frais cresson bleu avec deux trous rouges au côté droit. On rêve sous un ciel bleu turquin avec, tout à côté, une Bible à la tranche vert-chou que l’on n’ouvre pas. Et le dormeur du val enfin se réveille car il n’est pas mort.

Mais quand soudain les couleurs s’absentent des voyelles, l’azur redevient noir, l’homme saigne noir, l’infini roule blanc, et c’est bien la mort qui s’avance.

Quand les couleurs s’enfuient, c’est la vie qui se retire et Ophélie paraît, passant depuis mille ans sur l’onde calme, « belle comme la neige », immobile et flottant comme un « fantôme blanc, sur le long fleuve noir ».

Jean-Jacques Salgon, avril 2018